Après un siècle, Ferdinand de Saussure reste énigmatique. Cette énigme se nourrit de l’histoire singulière d’une réception: la pensée saussurienne aura été connue, reconnue, interprétée, critiquée, en un mot assimilée par l’histoire des idées, bien avant d’être découverte dans ses textes originaux. Schématiquement, les deux premiers tiers du XXe siècle ont été profondément marqués par la réception du Cours de linguistique générale, alors que le dernier tiers du siècle aura été celui de la réception progressive d’un héritage retardé: celui des textes originaux qui sous-tendent le célèbre Cours, ainsi que de nombreux autres textes, notes, brouillons, ébauches portant notamment sur la mythologie et sur la poésie.

Ce n’est peut-être pas tant l’auteur des longues recherches sur les mythes ou sur les anagrammes poétiques qui sera resté le plus profondément dans l’ombre. Au contraire, ce qui est longtemps demeuré le plus méconnu chez Saussure, c’est précisément ce qui semblait le mieux connu: sa pensée sur la « linguistique générale », comme cachée derrière l’ouvrage de linguistique le plus en vue du siècle.

Les textes originaux de la méditation saussurienne sur le langage et sur sa science, dévoilés et étudiés lentement au cours de la seconde moitié du XXe siècle, ne sont pas encore lisibles dans leur continuité et servis par la philologie requise. Leur totalité, peut-être provisoire, s’est en outre enrichie d’un fonds considérable retrouvé à la fin des années 1990 lors d’une rénovation de l’orangerie de l’Hotel de Saussure à Genève.

Tous les textes méritent une attention égale, tant éditoriale que théorique car toutes les faces d’un Saussure bien évidemment unique se déterminent et s’éclairent mutuellement. Par exemple, les études sur les légendes germaniques se préoccupent explicitement du « signe au sens philosophique ». Et il semble évident que les « autres Saussure » entretiennent un rapport particulier avec le domaine d’une linguistique de la parole. Enfin, surplombant tous ces Homonymes, il y a le théoricien d’une « science » – c’est-à-dire en fait d’un point de vue – plus large que la linguistique: cette « science des signes au sein de la vie sociale » projetée sous le nom de sémiologie.

S’il est trop tôt pour parler de renaissance, le renouveau procédera – procède déjà -, comme toujours, de la réception des textes, notamment ceux des deux éditions (Ecrits de linguistique générale et Leçons de linguistique générale) qui marquent, dans la Bibliothèque de Philosophie de Gallimard, l’entrée de la « linguistique générale » saussurienne dans le troisième millénaire.

Le présent colloque a pour but de présenter des témoignages documentaires divers – philologiques, biographiques, bibliographiques, iconographiques – sur Ferdinand de Saussure, mais, plus encore, de demander à des penseurs d’horizons divers leur témoignage personnel, qui prendra peut-être la forme d’une réponse à cette interrogation: comment leur lecture d’une réflexion appartenant au précédent « tournant du siècle » a-t-elle accompagné les avancées de leur propre pensée?