Les sciences du langage ont reconnu dans les thèses du Cours de linguistique générale de Ferdinand de Saussure un programme inaugurant une ère nouvelle de leur histoire, voire énonçant une scientificité dont répondrait le nom d’une discipline désormais assurée de l’unité de son objet : la linguistique.

Force est de constater (1) que les études empiriques du langage constituent, avec les mathématiques et l’astronomie, l’un des plus anciens domaines de science, appuyé en outre sur des concepts théoriques remarquablement stables au long des deux derniers millénaires et demi, (2) que s’il existe, au long de ces millénaires, une unicité de l’objet «langage» pris au sens le plus général, dont répond historiquement la philosophie, les études empiriques du langage ont été, quant à elles, multiples, pouvant se diviser commodément en deux branches fondamentales : sciences grammaticales d’une part, sciences de l’interprétation (et/ou de l’usage de la parole) d’autre part. Si le Cours a été largement reçu comme consacrant la suprématie du point de vue grammatical en faisant entrer celui-ci dans le cercle des sciences positives, cette conception réductrice de la pensée saussurienne aura été ébranlée tant par la découverte et la publication de riches sources manuscrites que par la lecture du Cours à laquelle se sont livrés, en dehors même du champ linguistique proprement dit, des théoriciens de l’anthropologie, de la psychanalyse, ou des philosophes.
Aussi peut-on tenir aujourd’hui que la complémentarité entre le point de vue grammatical et le point de vue «interprétatif», loin d’être remise en question par le linguiste genevois, se trouve au coeur même de sa réflexion. En d’autres termes, on dira que, si, en son temps, cette réflexion amenait Saussure à insérer la linguistique dans le cadre d’une sémiologie à venir, elle pose, encore aujourd’hui, des bases pour ce que nous pouvons appeler une interdisciplinarité interne des sciences du langage.