Deux controverses illustres ont marqué l’histoire intellectuelle contemporaine. La  controverse de Davos entre Cassirer et Heidegger, d’une part, a conduit une bonne partie de la philosophie européenne, au lieu de penser les sciences de la culture (voire de penser la dimension herméneutique des sciences de la nature), à élaborer des systèmes se défiant des sciences.

D’autre part, la controverse de Royaumont entre Piaget et Chomsky, aura pour un temps accrédité dans les sciences humaines l’idée du triomphe d’un cognitivisme orthodoxe, qui dans ses formes extrêmes ne reconnaît aucune spécificité aux sciences de la culture au nom d’un programme de naturalisation du sens. L’essor continu du néodarwinisme en anthropologie cognitive et en philosophie de l’esprit témoigne de la vivacité de ce programme. Par ailleurs, le statut des sciences de l’homme demeure controversé : peuvent-elles se définir en tant que sciences de l’esprit (comme dans l’idéalisme romantique dont héritait Dilthey) et, si c’est le cas, de quel « esprit » s’agit-il aujourd’hui ? Peuvent-elles encore se concevoir comme les sciences sociales momentanément consacrées par des formes dogmatiques du matérialisme ?

L’heure n’est plus à la fuite en avant vers des programmes réductionnistes ou dans une aversion « herméneutique » pour les sciences. Avec le recul des formes les plus intolérantes du scientisme, de nouvelles demandes sociales s’adressent aux sciences de la culture. Pour y répondre, celles-ci doivent, sans sacrifier leur visée, qui est de penser les objets culturels, tenir compte des acquis des sciences cognitives. Le débat qui s’ouvre aujourd’hui trouve une inspiration dans les résultats récents de disciplines comme les ethnosciences ou l’anthropologie, la paléontologie, l’éthologie humaine, l’archéologie, la linguistique comparée. En effet, depuis dix ans, des convergences sans précédent de recherches dans le domaine de la génétique des populations, de la linguistique historique et comparée, de la paléoanthropologie permettent de concevoir de façon nouvelle la phylogenèse des cultures et l’émergence du monde sémiotique. De telles convergences sont propres à aviver la réflexion sur le programme d’une sémiotique des cultures. Elles permettront peut-être de préciser le partage entre les sciences de la culture et les sciences de la nature et de la vie et, sans doute, de poursuivre, dans un paysage intellectuel renouvelé, le projet de la sémiotique que Ferdinand de Saussure, tout comme la tradition philosophique anglo-saxonne, a placé au coeur des sciences de l’homme. Réunissant des chercheurs qui participent, diversement, à la fondation des sciences de la culture, le colloque vise deux objectifs : témoigner des acquis et des hypothèses disputées de la recherche actuelle, et offrir aux acteurs de cette recherche, dans un cadre privilégié, l’occasion d’un débat de fond.